Chapitre XXXI
L’HEUREUX HOMME
Dix minutes plus tard, Emily, pressant le pas, descendait le sentier. Le capitaine Wyatt, penché sur sa barrière, l’interpella :
— Dites donc, mademoiselle Trefusis, est-ce bien vrai, tous ces racontars ?
— Qui, oui ! répondit Emily sans s’arrêter.
— Mademoiselle, entrez donc… Vous accepterez bien un verre de porto ou une tasse de thé. Pourquoi tant courir ? Encore un défaut de ces civilisés !
— Oh ! nous sommes terribles, je le sais ! dit Emily en poursuivant son chemin.
Comme une bombe, elle fit irruption chez Miss Percehouse.
— Je viens tout vous raconter, lui annonça-t-elle. Et tout au long, elle fit le récit des événements.
La vieille infirme ponctuait d’exclamations les passages importants.
— Seigneur ! Pas possible !
Emily ayant achevé, la vieille demoiselle se redressa en s’appuyant sur son coude et brandit un doigt accusateur :
— Je vous l’avais dit. Burnaby est un homme mesquin et jaloux. Des amis ? Je vous demande un peu ! De drôles d’amis ! Depuis vingt ans Trevelyan réussissait tout un peu mieux que Burnaby, qu’il s’agît de patinage, de tir, ou de mots croisés… et Burnaby n’était pas de taille à le supporter. Trevelyan était riche et lui pauvre. Ah ! il est difficile de continuer d’aimer un homme qui vous surpasse en tout.
— Vous avez raison. A propos, saviez-vous que votre neveu connaissait ma tante Jennifer ? Ils prenaient le thé ensemble vendredi dernier chez Deller.
— C’est sa marraine, expliqua Miss Percehouse. Ainsi, c’est le « camarade » qu’il était allé voir à Exeter ? Il lui a sans doute emprunté de l’argent. Je le connais, mon Ronnie. Je lui en parlerai.
— Je vous défends de le gronder. Au revoir, mademoiselle Percehouse. Je pars, car il me reste encore beaucoup à faire.
— Je crois que vous avez déjà bien rempli votre tâche.
— Elle n’est pas tout à fait terminée. Je vais à Londres voir la compagnie d’assurances où travaillait James et essayer de persuader ses patrons de ne point le poursuivre pour ce méchant emprunt.
— Hum ! fit Miss Percehouse.
— Désormais, James se tiendra tranquille. Cela lui servira de leçon pour l’avenir.
— Je l’espère. Et vous croyez persuader les chefs de sa maison ?
— Oui, répondit Emily avec énergie.
— Et après cela ?
— Après ? J’aurai fait tout mon possible pour James.
— Oui, mais encore ?
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien ! Puisqu’il faut mettre les points sur les i : lequel des deux ?
— Oh !
— C’est ce que je voudrais savoir. Lequel des deux sera l’heureux gagnant ?
Emily embrassa la vieille femme et éclata de rire.
— Vous le savez bien, lui dit-elle en se sauvant.
Au moment où elle sortait du jardin de Miss Percehouse, Emily vit Charles qui remontait le sentier en courant.
Arrivé près d’elle, il s’arrêta et lui prit les deux mains.
— Emily ! Ma chérie !
— Charles !
— Venez, que je vous embrasse ! s’écria Enderby, et il s’exécuta sur-le-champ. Chère Emily, ma situation est faite à présent. Je suis un homme arrivé. Et vous ?
— Moi ? Eh bien, quoi ?
— Eh bien ! voici. Naturellement, si le pauvre James Pearson n’avait pas été libéré de prison, je n’aurais pas parlé. Mais il est libre à présent et il subira son sort, somme toute.
— De quoi parlez-vous ?
— Vous savez bien que je suis fou de vous, Emily, et vous m’aimez aussi. Pour vous, Pearson n’était qu’une erreur. Je veux dire que vous et moi sommes faits l’un pour l’autre, n’est-ce pas ?
— S’il s’agit d’une demande en mariage, n’insistez pas, lui dit Emily.
— Voyons…
— Non.
— Mais… Emily…
— S’il faut vous le dire sans ambages : j’aime James… passionnément !
Charles la regarda, bouche bée :
— Impossible !
— Mais si ! Je l’ai toujours aimé et je l’aimerai toujours !
— Vous… vous m’aviez laissé espérer…
— Je vous ai dit qu’il était bon d’avoir un ami sur qui compter.
— J’avais pensé…
— Est-ce ma faute si vous m’avez mal comprise ?
— Emily, vous êtes une femme sans scrupules.
— Je le sais, mon cher Charles. Je suis tout ce dont vous pourrez me traiter. Songez plutôt au grand homme que vous êtes à présent. Votre carrière est presque faite. Une femme ne réussirait qu’à compromettre votre avenir. Vous êtes fort, Charles, vous n’avez besoin de personne pour vous soutenir…
— Taisez-vous, Emily. Vous m’avez brisé le cœur. Lorsque vous êtes entrée avec Narracott dans le salon des Willett, vous étiez magnifique comme un ange triomphant, vengeur de l’innocence !
Un bruit de pas se fit entendre et Mr. Duke apparut.
— Oh ! Voici Mr. Duke, dit Emily. Charles, je veux vous présenter Mr. Duke, ex-inspecteur en chef de Scotland Yard.
— Non ! Le fameux inspecteur Duke ?
— Lui-même. A sa retraite, il est venu vivre ici, et, par modestie, il préfère laisser ignorer son titre de gloire. Je comprends maintenant pourquoi l’inspecteur Narracott a souri lorsque j’ai insisté pour savoir quels crimes avait commis Mrs Duke.
L’ancien inspecteur éclata de rire. Chez Enderby une lutte se livrait entre l’amoureux et le journaliste. Enfin le journaliste l’emporta.
— Monsieur Duke, vous me voyez enchanté de faire votre connaissance. Ne serait-ce point abuser de vous prier d’écrire un petit article sur l’affaire Trevelyan ?
Emily quitta les deux hommes et courut vers le cottage de Mrs. Curtis. Vivement elle se rendit à sa chambre et refit sa valise.
Mrs. Curtis l’avait suivie.
— Vous ne partez pas, mademoiselle ?
— Si. Il le faut… Mon fiancé.
— Dites-moi, lequel des deux est votre fiancé ? Emily jetait pêle-mêle des vêtements dans la valise.
— Celui qui souffre en prison, bien sûr. Il n’y en a jamais eu d’autre.
— Ah ! mademoiselle, prenez garde de ne point vous tromper. L’autre prétendant vaut-il celui-ci ?
— Oh non. Il ne le vaut sûrement pas. Le journaliste fera sûrement son chemin.
Elle jeta un coup d’œil à la fenêtre et vit Charles toujours en conversation avec l’ex-chef de police Duke.
— Celui-ci est né coiffé… continua Emily, mais je ne sais ce que deviendrait l’autre si je l’abandonnais. Sans moi, où serait-il aujourd’hui ?
— En effet, soupira Mrs. Curtis.
Elle descendit auprès de son époux qui regardait dans le vague.
— Tout le portrait de ma grand’tante Sarah Belinda, déclara encore une fois Mrs. Curtis. Follement éprise de ce misérable George Plunket, elle l’épousa malgré ses dettes et sa ferme des Trois Vaches, grevée d’hypothèques. Au bout de deux ans, elle trouva le moyen de tout rembourser et de faire marcher la maison.
— Ah ! dit Mr. Curtis en secouant sa pipe.
— C’était un joli garçon, ce George Plunket !
— Ah !
— Mais une fois marié, il ne regarda jamais une autre femme que la sienne.
— Ah !
— C’est qu’elle ne lui en laissait pas l’occasion.
— Ah !